Avant-propos

 

INTRODUCTION

 

ETAT DES LIEUX

 

I.    Un édifice lacunaire

 

A.   Une lisibilité satisfaisante

1.     L’aspect extérieur

2.     L’infrastructure

 

B.   Une compréhension moins évidente

1.     Les systèmes de circulation

2.     Les espaces de spectacle

 

II.   Etat des matériaux utilisés

 

A.   Nature du matériau

1.     Analyse macroscopique et cartographie esquissée

2.     Les propriétés induites

 

B.   Diagnostic des causes de l’altération et ses mécanismes

1.     La cause principale d’altération : les sels

2.     Les autres altérations : physiques et biologiques

 

III.  L’utilisation actuelle du monument

 

A.   La prédominance du lieu de spectacle

1.     Des cheminements proches mais divergents

2.     L’importance de la logistique

 

B.   Les dangers inhérents à une telle utilisation

 

1.     Les conséquences dommageables pour le monument

2.     Les conséquences dommageables pour le public

 

LES POLITIQUES D’INTERVENTION A ENVISAGER

 

I.   Les actions de base

 

A.   Les examens préliminaires

 

1.     Les analyses du matériau en laboratoire

2.     Les analyses du matériau dans son contexte

 

B.   Les interventions proprement dites

1.     La guérison : la restauration

2.     La prévention : la conservation

 

II.  L’aspect déontologique des interventions

 

A.   La reprise des solutions antiques

1.     La circulation des personnes et des eaux

2.     Les éventuelles restitutions

 

B.   La question des interventions depuis le dégagement

1.     Un esprit de continuité

2.     Un souci d’harmonisation

 

III. Des particularités à considérer

 

A.   « Valoriser le site en l’utilisant »

1.     Le respect du lieu

2.     Le respect de la fonction

 

B.   Prendre en compte tous les publics

1.     Assurer la qualité de l’accueil

2.     Développer l’information du public

 

CONCLUSION

 

GLOSSAIRE

 

BIBLIOGRAPHIE

1.     Les sources

2.     Les ouvrages

3.     Dictionnaires

 

 



L’amphithéâtre est une structure apparue entre la fin du II°siècle et le début du I°siècle avant Jésus-Christ (av. J.-C.), en Campanie. Cette création architecturale est révélatrice du succès grandissant des combats de gladiateurs et de la vulgarisation de ces jeux, funèbres à l’origine, qui rendaient hommage aux défunts et se déroulaient sur la place du forum. La popularité de ces jeux a donc bientôt nécessité l’érection d’une structure fixe afin d’accueillir les nombreux spectateurs et éviter ainsi les démontages répétés des gradins en bois installés au forum.

L’amphithéâtre est un monument dérivé du théâtre en ce qu’il reprend la même subdivision de la cavea par une distribution régulière des spectateurs et une hiérarchisation de la qualité des places. La filiation avec le théâtre se limite à la forme car, si la qualité de l’acoustique est primordiale au théâtre, à l’amphithéâtre c’est la visibilité qui est importante. De nombreuses recherches ont présidé à l’élaboration de l’arène parfaite qui offre une qualité de vision identique quelque soit sa place : l’ellipse.

Le souci de fonctionnalité, par l’organisation de systèmes de circulation performants, fut résolu avec la création d’amphithéâtres à structure creuse. La pente naturelle du terrain est ainsi compensée par l’érection de murs rayonnants qui viennent soutenir les gradins de la cavea, ménageant ainsi des espaces de circulation par la création de système complexe de galeries annulaires, travées et escaliers d’accès aux maeniana supérieurs. Un autre avantage réside dans sa souplesse d’implantation, quel que soit le terrain. L’aspect esthétique a également été pris en compte puisque cette structure permet l’édification de façades monumentales, comme en témoigne l’amphithéâtre d’Arles encore aujourd’hui.

Ce dernier semble faire partie des grandes réalisations flaviennes (69 à 96 ap. J.-C.) qui ont vu la création des amphithéâtres de Pouzzoles et du Colisée, édifié entre 72 et 80 à Rome. Si la filiation avec celui de Nîmes est évidente par leur ressemblance éloquente, la nature du lien entre l’amphithéâtre d’Arles et le Colisée reste encore l’objet de débats, ce qui ne permet qu’une datation approximative. Cet édifice, qui se situe parmi les vingt plus grands amphithéâtres du monde romain (136x107 mètres), fut donc construit à la fin du I°siècle ap. J.-C., au nord-est de la colonie césarienne Arelate, fondée en 46 av. J.-C., sur les flancs rocheux de la Hauture, dominant le Rhône. (fig.1.)

La configuration du terrain est peut-être à l’origine de sa position oblique par rapport aux axes strictement perpendiculaires de la cité. Sa construction semble, en tous cas, correspondre à une période d’extension de la ville puisqu’elle nécessita le démantèlement d’une partie de l’enceinte primitive. Les documents sont lacunaires quant à la durée d’utilisation du monument pour des jeux, mais l’arrivée du Christianisme ne semble pas avoir mis un terme définitif à ces pratiques. Il fut cependant transformé en forteresse et servit de refuge à la population lors des invasions barbares du VI°siècle. Les tours, encore visibles aujourd’hui, témoignent de cette occupation médiévale qui transforma l’amphithéâtre en une réelle cité. (fig. 2)

Le goût romantique du XIX°siècle pour les édifices antiques fut à l’origine du regain d’intérêt pour ce monument. A partir de 1825, sur l'initiative du Baron de Chartrouse, maire d’Arles, fut décidé le dégagement des deux cent douze maisons édifiées à l’intérieur et contre la façade de l’édifice. Cinq années de travaux permirent d’organiser la première course de taureaux en 1830, pour célébrer la prise d’Alger, redonnant ainsi son identité à l’amphithéâtre par l’attribution de sa fonction première de lieu de spectacle. (fig. 3)

Son classement monument historique en 1840 par Prosper Mérimée marqua le début d’une politique d’intervention jalonnée de campagnes de restaurations, nécessitées par l’état extrêmement dégradé et lacunaire de l’édifice.

L’inscription, en 1981, du patrimoine romain et roman d’Arles au Patrimoine mondial de l’UNESCO, mit en avant le prestige et le caractère exceptionnel de cet héritage, dont l’amphithéâtre fait partie. Néanmoins, depuis une cinquantaine d’années, il ne fait plus l’objet que d’interventions très ponctuelles. Or, sa situation actuelle exige une action globale d’urgence afin qu’il puisse continuer à être utilisé, action difficile à définir face la particularité de cet édifice, à la fois monument touristique et lieu de spectacle.

La politique d’action actuelle consiste à intervenir le moins possible sur le monument, or dans quelle mesure peut-on envisager la conservation, c’est-à-dire le maintien en l’état de l’amphithéâtre d’Arles, sans avoir recours à la restauration, c’est-à-dire à l’amélioration de cet état, exigé par l’usage qu’il en est fait ? En d’autres termes, comment mettre en valeur un édifice aussi singulier, à la double vocation ?

Il apparaît, tout d’abord, nécessaire d’établir un diagnostic de la situation actuelle du monument afin de mieux appréhender la question des interventions et leur étendue.

 



 

Ce diagnostic se base essentiellement sur une appréhension visuelle de l’édifice, hors analyse scientifique. Les questions auxquelles il faut répondre ici sont :

-         Que reste-t-il en place,

-         Dans quel état sont les matériaux,

-         Quel est l’usage du monument actuellement ?

1.  Un édifice lacunaire

Le premier abord de l’amphithéâtre est assez imposant car sa forme générale est très présente dans sa globalité, malgré les visibles dégradations. Cette impression de bonne conservation est également perceptible au niveau de l’infrastructure, mais pour d’autres raisons.

Au contraire, la vision intérieure du monument est beaucoup plus lacunaire et empêche une approche globale.

A.   Une lisibilité satisfaisante

L’aspect extérieur du monument est très endommagé par les agressions de l’environnement, et les restaurations successives offrent une vision hétérogène, cependant l’œil perçoit l’ensemble comme un tout. Au niveau de l’infrastructure, la bonne conservation des matériaux est une réalité, mais cette homogénéité d’ensemble est, par contre, perturbée par une organisation des espaces très irrégulière.

1.    L’aspect extérieur

Ce qui reste en place extérieurement, bien que très détérioré, dégage une impression de majesté et de puissance sûrement assez proche de l’effet d’origine. (fig. 4)

L’environnement actuel y est cependant pour beaucoup puisque le dégagement périphérique du monument, le mettant à bonne distance des premières habitations, ainsi que le majestueux perron nord de 1851, deux opérations dirigées au XIX° siècle par l’architecte Charles Questel, donne de l’ampleur à l’édifice, mais cela sans pouvoir préjuger de la similitude antique. (fig. 5)

La façade, haute de 21 mètres, se compose de soixante travées d’arcades en plein cintre et aux dimensions irrégulières[1], superposées sur deux niveaux et constituées de blocs de pierre taillés en grand appareil,  assemblés à joints vifs.

Chaque arcade est séparée par des piédroits massifs rectangulaires sur lesquels viennent s’adosser des pilastres d’ordre toscan au rez-de-chaussée, et des demi-colonnes engagées d’ordre corinthien reposant sur un petit socle au premier étage. L’architrave, la frise et la corniche séparant les deux étages suivent les décrochements des pilastres et colonnes  en les accentuant, ce qui confère un rythme régulier et un aspect «découpé »[2] à l’ensemble.

Une particularité, que l’on retrouve à Nîmes, est à noter au niveau des voûtes du premier étage dont l’étroitesse semble souligner l’arcade de façade, comme «un arc doubleau »[3]. (fig. 6)

Le haut de l’édifice est lacunaire mais l’on peut supposer la répétition du rythme de l’entablement au niveau supérieur, comme l’évoque deux restitutions du  XIX°siècle et de 1987 sur le coté ouest du monument. (fig. 7 et 8). De même, la présence d’un étage d’attique, aujourd’hui disparu, est confirmée par comparaison avec d’autres amphithéâtres, dont celui de Nîmes notamment. Ce dernier garde encore les traces du système de fixation des mâts du velum  qui était sûrement identique à Arles, bien que rien ne l’atteste sur le terrain.

Parmi les ajouts postérieurs, et encore en place actuellement, les plus visibles et qui donnent toute sa particularité au monument, ce sont les trois tours qui surmontent les portes nord, ouest et est de l’amphithéâtre. Ces témoignages médiévaux de la transformation du monument en forteresse viennent confirmer son occupation tardive, supposée par la présence encore visible de deux murs édifiés entre les arcades supérieures, dans la partie nord-est de l’édifice. (fig. 10).

 Enfin, de manière encore plus récente mais non déterminée dans les archives, des grilles ont été posées entre les arcades au niveau du rez-de-chaussée, empêchant ainsi le libre accès au monument.

Ainsi, d’une façon générale, l’aspect extérieur de l’amphithéâtre est assez hétérogène dans les détails, aspect accentué par les multiples remplacements de blocs créant une rupture dans la lecture. Cependant, dans sa globalité, c’est une impression de relative uniformité qui s’en dégage, peut-être aussi «grâce » à son encrassement général.

2.    L’infrastructure

L’accès aux sous-sols se fait par la travée 60, correspondant à l’entrée nord du monument, qui donne sur une première galerie annulaire en petits moellons. (fig. 9). Celle-ci longe le mur du podium, en suivant sa courbe, et soutient les premiers gradins : c’est la galerie de service (a). Elle est percée de huit portes ouvrant sur l’arène actuelle, anciens sous-sols probablement aménagés pour entreposer la machinerie des spectacles.

Le mur opposé de la galerie est scandé par quelques ouvertures donnant sur des pièces à la fonction indéterminée, qui amènent parfois directement à la seconde galerie ( c), parallèle à la première. Cette dernière, à l’appareillage identique, en bon état de conservation, et également voûtée, n’est pas présente tout autour du monument car le rocher empêche sa progression par endroits, notamment dans la moitié sud de l’amphithéâtre. Elle ouvre, de manière régulière, dans sa paroi la plus proche de l’arène, sur des pièces (b) qui communiquent, une fois sur deux, avec la galerie intérieure du rez-de-chaussée (C), à laquelle elle correspond en sous-sol. (fig. 11 et 12). L’absence de traces évidentes de système de circulation, comme des escaliers, et d’aménagements empêche actuellement de définir la fonction précise de ces pièces. On peut également parfois noter la présence de «gargouilles », dans certaines de ces pièces, permettant probablement l’évacuation des eaux pluviales récoltées au niveau de la cavea, absorbées par le sol perméable[4].

D’autres locaux sont également accessibles par des ouvertures dans le mur opposé, mais leur irrégularité, souvent due à la topographie, et leurs réutilisations successives rendent encore moins lisible leur rôle antique.  C’est à ce niveau de l’infrastructure et dans la partie nord du monument que sont encore visibles les vestiges du rempart augustéen et d’une tour, inclus dans la construction. (fig. 13)

Dans l’axe de la porte nord, une galerie radiale importante relie l’arène actuelle à l’extérieur du monument, par une petite porte latérale dans le perron.

B.   Une compréhension moins évidente

A l'intérieur, on ne constate pas d'aggravation de l'état de conservation des matériaux. La différence se situe dans la difficulté à comprendre la structure, due à la disparition d’une grande partie des aménagements antiques.

1.    Les systèmes de circulation

L’accès actuel, par la porte nord, introduit le visiteur dans la galerie extérieure du rez-de-chaussée, suggérée en façade, et qui ceint le monument, comme un anneau (A).

La vision en élévation est faussée par l’absence quasi totale du promenoir supérieur. En effet, le sol de la galerie du premier étage (B) était constitué de dalles monolithes, formant également le couvrement de la galerie du rez-de-chaussée, or les quelques éléments restants sont dans un état de dégradation avancé, maintenus par des étais métalliques tout aussi bien conservés. (fig. 14). Seule une succession de ces dalles d’origine porte témoignage de l’état antique dans la partie est de l’édifice, état restitué du coté sud lors des réfections d’après-guerre de 1946, sous la direction de Jules Formigé. (fig. 15 et 16). L’originalité de ce couvrement est à noter car il est propre à l’amphithéâtre d’Arles et est peut-être dû au souci de maintenir la régularité de la façade qui, telle quelle, ne permettait pas l’usage traditionnel de la voûte sans modifier la hauteur du premier étage[5]. Cette dernière solution fut, en revanche, adoptée à Nîmes. (fig. 17)

L’amphithéâtre à structure creuse se caractérise, dans son principe, par un système de circulation complexe et développé afin de permettre une fluidité des mouvements et des évacuations rapides, or, l’aspect fonctionnel de ces réseaux a aujourd’hui disparu avec eux.

L’alternance des travées X et Y (fig. 9) est maintenue dans le principe, en ce qu’une arcade sur deux offre un accès direct à la cavea, en traversant la galerie intérieure du rez-de-chaussée, de manière systématique (V1 et V2). Cependant, l’alternance n’est plus respectée puisqu’une grande partie des escaliers d’accès à l’entresol ont disparu, et quand ce n’est pas le cas, ils sont restitués dans un appareillage en pierres ou métallique. (fig. 18 et 19). De plus, cette répétitivité est contrariée sur les travées axiales, nord-sud et est-ouest, afin de ménager des dessertes directes compatibles avec la fonction magistrale de ces portes (défilé de la pompa, accès aux places d’honneur du podium). (fig. 20)

A partir de l’entresol (D), l’accès à la galerie extérieure du premier étage est, quelques fois, restitué. (fig. 21). Les systèmes supérieurs de circulation ont désormais disparu. Seule une partie de l’escalier  menant à l’attique, inclus dans  le mur intermédiaire des travées, est encore visible et permet de supposer l’organisation des réseaux. (fig. 22).Outre ces espaces transversaux ménageant des communications radiales, il existe encore des galeries annulaires horizontales qui sont définies par madame Fincker comme des espaces où s’opèrent les «choix directionnels »[6]. Au niveau du rez-de-chaussée, la galerie intérieure subsiste toujours et est extrêmement utilisée car elle établit le lien entre l’extérieur et la cavea. L’entresol existe encore partiellement en élévation dans sa moitié sud, la partie nord se limitant au niveau du sol.

Peu de choses donc témoignent de la complexe circulation antique, qui évitait aux personnes des différentes classes de se croiser et de se mélanger.

2.    Les espaces de spectacle

L’occupation actuelle de la cavea par des gradins modernes offre au moins l’avantage de comprendre la fonction du lieu, proche de son rôle antique, en revanche, cela ne facilite pas la compréhension des structures qui restent en place et qui sont très lacunaires. (fig. 23 et 24)

De la cavea d’origine, il ne reste que les quatre premiers gradins en pierre de taille, desservis par quatorze vomitoires encore en place et utilisés. Hauts d’environ 50 centimètres et profonds d’environ 90 centimètres, l’assise peut être estimée à 40 centimètres en moyenne, permettant la circulation des spectateurs, et l’inclinaison de la pente restituée à 54,5%[7]. (fig. 25)

Cette première série de gradins (maenianum), appelée aussi podium, est séparée du deuxième maenianum par une double hauteur de gradins, encore visible aujourd’hui et soulignée par un garde-corps métallique qui devait être un parapet en pierre, comme cela est le cas à Nîmes.  

Cette deuxième volée, de dix gradins à l’origine, est suggérée actuellement par la reconstitution à l’identique de quatre rangées de gradins, selon le projet de Revoil de 1861, approuvé et réalisé en 1862. A l’œil nu, la distinction se fait par l’utilisation de petits moellons pour la restauration, qui tranche avec l’appareillage massif. Quatorze vomitoires desservent également cette partie, disposés en alternance avec ceux du premier maenianum.

Ces gradins suivent la forme elliptique de l’arène d’origine et ne s’interrompent qu’au niveau des entrées magistrales nord et sud. L’aspect général n’est pas d’une régularité rigoureuse et, même ces parties les plus «antiques » de la cavea, ont subi diverses restaurations et modifications ponctuelles, comme le comblement de lacunes par des éléments modernes en bois et métal. Les mêmes matériaux ont été utilisés pour l’édification des gradins supérieurs, qui s’élèvent jusqu’au-dessus de l’entresol. Dans la partie inférieure du podium, une autre série de gradins, en bois ceux-ci, vient donner une forme particulière à l’arène, tenant plus de l’ovale que de l’ellipse. Ils se trouvent donc en contrebas du mur du podium, constitué de grandes dalles en pierre dure hautes de 2,36 mètres, soigneusement appareillées à l’origine, et qui séparait la cavea de l’arène antique. (fig. 26)

Un remontage de ce mur, dans la partie sud-ouest de l’édifice, donne une idée de son état antérieur, avec son couronnement arrondi. Les traces d’une inscription monumentale sont encore visibles, rappelant l’évergétisme d’un magistrat local C.Junius Priscus. (fig. 27). La vision de l’amphithéâtre est donc largement modifiée par rapport à son aspect antique, d’autant que le niveau actuel de l’arène semble se situer à environ 2 mètres en dessous de la situation d’origine. Le seuil des quatre portes axiales, s’ouvrant dans le mur du podium, indique un niveau supérieur du sol, confirmé par l’aspect grossier des blocs soutenant ce mur, qui ne devaient pas être visibles. Les traces, au sommet de ces blocs, suggèrent également un système de poutraisons pour soutenir le plancher en bois de l’arène. (fig. 28)

L’état actuel de l’amphithéâtre permet donc difficilement de l’imaginer dans son aspect antique, difficulté que l’état des matériaux utilisés n’atténue pas, loin de là. L’absence de programmes de restaurations générales et la pratique de réparations ponctuelles donnent, en effet, une allure hétéroclite au monument, ce qui ne facilite pas toujours sa lecture.

II.  Etat des matériaux utilisés

Le matériau principal utilisé dans la construction de l’amphithéâtre est, bien évidemment, la pierre. D’autres éléments, annexes, peuvent être considérés comme partie prenante du monument, tels les gradins modernes, mais nous ne les traiterons pas ici.

La pierre étant le matériau le plus résistant de l’époque, il est normal de le retrouver à tous les niveaux de l’édifice : structure et infrastructure. Malgré des dégradations visibles, le fait qu’il soit toujours debout, après presque 2000 ans de péripéties, témoigne de la légitimité de ce choix et de la qualité de la mise en œuvre. Cependant, les dommages sont là, il apparaît donc intéressant d’analyser, en premier lieu, la nature des matériaux utilisés pour mieux appréhender les dégradations et  comprendre les mécanismes de l’altération. 

A.   Nature du matériau

L’analyse est ici réduite à une appréhension visuelle, faute d’études scientifiques préexistantes, par conséquent son exhaustivité peut être sujette à caution. L’aspect extérieur est donc le seul paramètre pris en compte pour déterminer la nature des matériaux utilisés, le degré d’altération servant, le plus souvent, d’indicateur.

1.    Analyse macroscopique et cartographie esquissée

L’édifice semble constitué de pierres de différentes natures.

Les pierres de taille sont visibles au niveau du gros œuvre, c’est-à-dire pour la façade, la galerie extérieure du rez-de-chaussée dans son élévation ainsi que pour la plupart des arcades et portes des galeries et travées. Outre un avantage technique évident pour la construction d’un édifice aussi haut (21 mètres), l’emploi de ces blocs, soigneusement appareillés, était, peut-être, également motivé par un souci esthétique, conférant à l’ensemble une certaine majesté et soulignant les points de passages.

Visuellement, cette pierre a une couleur beige-crème, un aspect assez homogène avec des inclusions de coquillages fossilisés disposés en strates, et un grain qui semble relativement moyen. Il s’agit donc d’une roche sédimentaire, d’un calcaire, dont la provenance ne peut être affirmée avec certitude. Les archives parlent souvent de la pierre de Fontvieille, utilisée aussi au théâtre d’Arles, ou de celle des Baux[8]. Dans tous les cas, les caractéristiques sont similaires et il apparaît logique que l’approvisionnement se soit fait dans une carrière proche, pour des raisons pratiques de transport[9]. De même, les blocs de remplacement utilisés pour des restaurations récentes, parfois très visibles en façade, sont probablement de même nature avec un moindre degré d’altération .

Ce même type de calcaire, facile à travailler, semble avoir été employé dans d’autres parties de l’édifice, notamment pour les parois des galeries annulaires intérieures et travées du rez-de-chaussée, de l’entresol et des sous-sols ainsi que pour l’édification des tours. En effet, la taille et l’appareillage soignés de ces petits moellons tranchent avec l’aspect plus rude de ceux utilisés dans les voûtes de ces mêmes parties. (fig. 29)

 On peut supposer, pour ces derniers, la présence d’un calcaire, puisque les caractéristiques visuelles sont proches des autres pierres, mais de nature plus dure, ce qui expliquerait une taille moins régulière. Leur présence est également à signaler, comme matériau de «fourrage», à l’intérieur des murs des galeries et des travées. C’est la technique de l’emplecton, terme de Vitruve désignant une maçonnerie fourrée (remplissage intérieur), qui est donc composée de ces pierrailles non dégauchies, noyées dans un mortier en même temps que les moellons de parements[10]. (fig. 30). Les gradins restaurés au XIX° siècle du deuxième maenianum  ainsi que les murs médiévaux des arcades, semblent également faits à partir de ce calcaire.

De couleur plus grisée, les blocs des premiers gradins antiques et des emmarchements, ainsi que les dalles du promenoir supérieur semblent plus proches du calcaire dur des petits moellons précédents que des blocs de calcaire coquillé du gros œuvre, malgré une similitude dans la taille en grand appareil.

Enfin, les dalles de parement du mur du podium ont un aspect plus blanchâtre. Ce calcaire, de structure cristalline, rappelle le marbre, ce qui expliquerait son utilisation comme ornement.

2.    Les propriétés induites

Compte tenu de la durabilité des différentes roches en présence, c’est-à-dire de leur résistance aux dégradations, on peut déduire de ces observations des propriétés différentes.

Ainsi, le calcaire coquillé, le plus utilisé sur le monument, semble beaucoup plus sensible à certains types d’agressions, sensibilité peut-être favorisée par une porosité assez élevée et une dureté (résistance à la rayure) amoindrie. Au contraire, sa résistance mécanique aux charges ou aux chocs doit être plutôt bonne, ou devait l’être dans son état d’origine, vu l’usage qu’il en a été fait et l’absence de fissures importantes.

Le calcaire des voûtes et de l’emplecton a une dureté visiblement plus élevée compte tenu de l’état de sa structure, relativement bonne par rapport aux circonstances de sa mise en œuvre. En effet, les voûtes de la galerie annulaire de l’entresol, dans son état actuel, sont soumises à la violence des pluies, or, la pierre en elle-même ne semble subir que des dégradations de surface, ce qui laisse supposer une porosité peu importante. De même, une partie de la structure des gradins modernes repose sur ces voûtes peu épaisses, or, outre une répartition des charges atténuant la compression directe, cela indique cependant une résistance mécanique élevée. (fig. 31)

Enfin, la pierre utilisée pour les gradins antiques, le mur du podium et le promenoir supérieur, doit avoir le degré de compaction le plus élevé. Ainsi, les gradins, par leur utilisation intensive et leur prise au vent et à la pluie, ne sont que peu détériorés, ce qui suppose également une dureté très importante. L’état des dalles du podium et du promenoir est beaucoup plus dégradé mais pour d’autres raisons.

B.    Diagnostic des causes de l’altération et ses mécanismes

 « Tous matériaux placés dans un environnement déterminé tendent à se mettre en équilibre avec lui »[11]. La modification de l’environnement oblige le matériau à se transformer, ce qui aboutit à un changement rapide et évident de ses caractéristiques originelles : c’est l’altération.

1.    La cause principale d’altération : les sels

L’action combinée de l’eau et des sels est ce qui engendre le plus de dégradation sur le monument. Les sels viennent modifier la composition minéralogique de la pierre et l’altèrent par le phénomène de cristallisation saline.

Ce phénomène peut s’expliquer ainsi : la pierre poreuse aspire les molécules d’eau comme une éponge ; ces molécules pénètrent dans les capillaires de la pierre et se déplacent facilement entre ceux-ci en fonction des conditions thermohygrométriques externes ; les sels se dissolvent dans l’eau et lorsque la température augmente, l’eau s’évapore en remontant à la surface ; les sels restent présents dans les capillaires après évaporation ; ils cristallisent, soit en surface (efflorescence), soit au-dessous de la surface (subflorescence), provoquant la désagrégation de la pierre qui se manifeste par une exfoliation de la surface ou un détachement de croûtes superficielles en plaques.

La cristallisation saline est le mécanisme d’altération qui se retrouve sur l’ensemble du monument. Une des conséquences les plus visibles de ce phénomène est l’alvéolisation, principalement localisée sur l’anneau extérieur du monument, en façade et dans la galerie. (fig. 32). A l’intérieur également, de manière moins développée, certains cas sont à signaler, toujours sur des blocs de même nature. Cette dégradation se caractérise par des enlèvements de matière très importants, formant des alvéoles parfois profondes, d’où le nom. Cela donne un aspect de «gruyère » à la pierre subissant ce genre d’altération avec parfois, dans sa forme la plus exacerbée, une désagrégation  du matériau telle que le profil original du bloc disparaît complètement.

Les sels actifs dans ce cas sont essentiellement issus de l’eau de pluie, probablement chargée de chlorure provenant de l’eau de mer pulvérisée portée par les vents, et de sulfates dus à la pollution atmosphérique. Une autre source de sels est à chercher dans le sol, où l’eau de ruissellement ou de la nappe phréatique, chargée de nitrates, pénètre dans la pierre par succion capillaire. Ces deux sources, venant du bas et du haut du monument, expliquent la présence d’un front de capillarité, lieu de rencontre des différents sels, où la pierre est beaucoup plus attaquée que dans les parties périphériques. (fig. 33). L’action du vent, parfois violent sur ce point en hauteur, fonctionne comme un accélérateur de la dégradation, car il creuse la pierre, emportant la surface dégradée, surtout au niveau des strates de sédiments, et les sous-couches attaquées par la cristallisation.

Les premières phases du processus de dégradation donnent un aspect érodé général à tous les blocs de même nature, atténuant ainsi les contours et adoucissant les arêtes qui devaient être vives à l’origine.

L’état de dégradation des dalles du podium et du promenoir, évoqué plus haut, est essentiellement dû à l’ajout de goujons et d’étais en fer. Le fer est un matériau moins stable chimiquement que la pierre, qui se corrode rapidement sous l’effet des changements climatiques, entraînant une augmentation de son volume par formation de couches d’oxydes, d’hydrates ou de carbonates. Cette corrosion provoque la formation de sels solubles dans l’eau qui attaquent la pierre et qui lui donne une couleur rouille typique. Le ciment ajouté, afin d’améliorer l’adhésion au support des dalles du podium , est néfaste pour les mêmes raisons : production de sels hydrosolubles dangereux. (fig. 34 et 35)

Enfin, un autre phénomène d’alt